Viktor Röthlin: « Les Kenyans m’ont réappris à courir »

Publié: 24 juin 2011 dans Pêle-mêle, Récits
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Retour sur un article très intéressant paru en 2009. Le marathonien suisse Viktor Röthlin s’entraîne à Eldoret au Kenya, avec les meilleurs coureurs du monde. Reportage dans la «capitale athlétique mondiale».

Somptueuses maisons, calme olympique, ruelles vides, grands portails. A Elgon View, on se croirait en Suisse. C’est dans ce quartier riche d’Eldoret, cité de la vallée du Rift, que Viktor Röthlin, meilleur marathonien blanc du monde, réside quand il s’entraîne au Kenya. Arrivé le 17 janvier, il y restera jusqu’à la fin avril avec des parenthèses, comme ce week-end, où il va disputer un semi-marathon à Dubai.

Viktor Röthlin court en moyenne deux fois par jour, à l’aube et en fin de journée. « Les conditions sont idéales car en plus, je peux m’inspirer des meilleurs marathoniens de la planète. » Le Suisse n’en est pas à son premier voyage au Kenya. « La première fois, c’était en 1997. » Il y retourne depuis chaque année. « Il ne fait pas trop froid, c’est en altitude [plus de 2000 mètres, essentiel pour un marathonien], il n’y a pas de décalage horaire, et surtout, il y a tellement d’excellents athlètes. » 229 Kenyans ont cette année couru sous les minima requis pour participer au marathon olympique. « Seuls les trois meilleurs ont été sélectionnés. C’est plus ou moins avec eux que je m’entraîne. »

L’insouciance des Kenyans
Samuel Wanjiru, vainqueur à Pékin, n’est pas là. Ce sont donc, entre d’autres, les champions Martin Lel et Robert Cheruiyot qui inspirent Viktor. « Nous partageons quelques sessions d’entraînement. Mais seulement quelques-unes. Ils en font tellement. Si je faisais comme eux, après trois semaines, il faudrait appeler la REGA et me rapatrier. » Viktor a pourtant bouclé 213 kilomètres cette semaine. Ce matin, il a couru deux heures. Cet après-midi, il tente de se reposer, mais accepte de recevoir un journaliste.

Il n’aime pas trop être dérangé car ici, il entend faire « comme les Kenyans ». En d’autres termes, il veut courir, manger et dormir. Rien de plus. « Avec le temps, les Africains m’ont réappris à courir. Ils ne pensent pas trop au chronomètre, ils ne comptent pas trop. C’est cette insouciance qui les rend si rapides et qui m’inspire. » Viktor essaie de faire de même. Enfin presque. « Quelle que soit la course, les Kenyans partent trop vite. La plupart explosent avant la fin. Mais ceux qui tiennent, impossible de les contenir. Moi je m’écoute, c’est ce qui m’a permis de bien courir à Pékin. » Où il a terminé en sixième position, à 35 secondes à peine du podium. « Deux Kenyans seulement étaient devant. » Parmi le gratin olympique, seuls cinq athlètes étaient plus rapides. Un exploit que seuls les connaisseurs semblent apprécier. « En Suisse, s’il n’y a pas de médaille, on oublie assez vite. »

Onze ans après son premier séjour kényan, Viktor a toutefois appris à être insouciant. Et posé: « Je suis mon propre coach. Je suis physiothérapeute de formation. » Il s’impose des exercices qui le préviennent le mieux possible des blessures. « C’est aussi pour cela que j’ai eu une longue carrière. Si je me rends aux Jeux en 2012, alors j’aurai participé à quatre olympiades. » Rares sont les Kenyans qui peuvent en dire autant.

« Les maisons brûlaient »
Viktor Röthlin n’a pas été trop affecté par les violences de l’année précédente. Il était arrivé le 27 décembre 2007, date de l’élection présidentielle kenyane qui allait plonger le pays dans la crise pendant plusieurs mois. « J’ai dû repartir après 4 jours. » Sur le chemin de l’aéroport, les maisons brûlaient de part et d’autres de la route. Les élections avaient réveillé les tensions ethniques. 1300 Kenyans allaient mourir et 600000 fuir leur chez eux. « A l’aéroport d’Eldoret, il y avait des centaines de Kikuyus qui cherchaient un billet. On devait se battre pour en avoir un. » Les membres de l’ethnie des Kikuyus ont été persécutés par les Kalenjins dans la région d’Eldoret. Viktor passa une journée entière à l’aéroport. « Dans ces conditions, j’ai difficilement pu m’entraîner pour le marathon de Tokyo.» »C’est pourtant là-bas qu’il a réalisé son meilleur temps. « Comme quoi, un marathon, c’est surtout dans la tête. »

« On m’appelle ‘Monsieur 14’ par ici »
En janvier 2007, l’année où il finit troisième aux championnats du monde, Viktor avait participé à un demi-marathon à Eldoret. « J’ai terminé quatorzième, ce qui m’a permis de gagner 1000 shillings (15 francs)! » Quatorzième à Eldoret, troisième aux championnats du monde. Un classique par ici. « Les Kenyans me craignent désormais. On m’appelle ‘Monsieur 14’ par ici. » D’autres le surnomment le « Kenyan blanc ».

Ce n’est pas pour rien que Gabriele Rosa, l’un des plus grands managers sportifs au monde, surnomme la cité « capitale athlétique du monde. » Le journaliste américain John Manners parle de « la plus grande concentration géographique d’exploits dans l’histoire du sport. » Eldoret reflète le succès de ses athlètes. Car la ville grandit. C’est aujourd’hui le troisième centre urbain du pays, « grâce aux coureurs », assure Claudio Berardelli, un coach pour Gabriele Rosa mais aussi un ami qui accueille Viktor. « La plupart des voisins sont, ou ont été, des coureurs. Ils ont maintenant leur villa. » Beaucoup ont aussi des propriétés en ville. « La moitié des grands bâtiments d’Eldoret appartient à des athlètes ou à des gens qui travaillent dans le sport. » Eldoret est la seule cité du monde dont l’économie repose avant tout sur ses sportifs.

Au village d’Iten, à 32 kilomètres de là, on dit qu’un cinquième des habitants sont des coureurs et qu’un tiers d’entre eux ont vaincu à l’étranger. A première vue pourtant, Iten et Eldoret sont des centres typiquement africains: à Iten, les gens vont au marché les mardis et les samedis, il n’y a pas de trottoirs. Les églises, réformées, sont toutes remplies le dimanche. Mais à l’aube et en fin d’après-midi, le coin révèle sa vraie identité: la région se met à courir. Viktor n’est pas le seul à se lever au petit matin. Gabriele Rosa, par exemple, s’occupe d’une centaine d’athlètes au Kenya. A part à Berlin où l’Ethiopien Gebrselassie a battu le record de la distance, tous les grands marathons du monde (Boston, New York, Chicago, Londres, Jeux olympiques) ont été gagnés par ses athlètes en 2008.

Les échos de la vallée du Rift résonnent loin. Les coureurs du monde entier accourent pour les mêmes raisons que Viktor. Deux athlètes néo-zélandais et plusieurs Hollandais ont élu domicile à Iten. Le village, qui n’était qu’un hameau il y a quinze ans, ne cesse de grandir. Comme Eldoret. Viktor, du haut de sa colline d’Elgon View, ne craint pas la concurrence. « De toute façon, on ne choisit pas son sport. » Face à la domination kenyane, beaucoup d’autres athlètes caucasiens ont pourtant abandonné. Sur les 100 meilleurs marathoniens du monde, 66 sont Kenyans et 14 Ethiopiens. Ça ne laisse que peu de places aux autres. Viktor est une exception.

Son meilleur marathon, pense-t-il, est devant lui. « Je n’ai en tout cas pas encore couru la course parfaite. » A 34 ans, l’Obwaldien ne parle pas de retraite, loin de là. Cette année, il pense au marathon de Londres, l’un des plus prestigieux.

Article publié par Richard Etienne en février 2009

Plus d’informations sur Viktor Röthlin :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Viktor_R%C3%B6thlin

http://www.viktor-roethlin.ch/

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commentaires
  1. Merci Marc, il y aura prochainement un comparatif (parallèle) entre les entraînements Kenyan et Ethiopiens. Je suis preneur de toute expérience africaine, nous aurons bientôt le récit de personnes qui sont allé s’entraîner à Iten, mais qui ne sont pas des athlètes de haut niveau.

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