La boulimie des Africains de l’Est

Publié: 22 juillet 2011 dans Pêle-mêle, Récits
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Au-dessus de tous dans la course à pied, comment se départagent Kenyans et Ethiopiens ? Ces derniers ont raflé les premières places mais ils sont moins nombreux aux avant postes. Un contexte historique et des entraînements distincts expliquent ces nuances au plus haut niveau. Explications des entraîneurs et des coureurs.

Les championnats du monde 2009 de cross-country qui se sont déroulés à Edimbourg cette année là ont donné l’occasion aux athlètes Est africains de démontrer une fois de plus à quel point ils règnent sur le monde de la course à pied. En ne laissant que des miettes au reste du monde, ils ont à nouveau confirmé leur statut d’immenses favoris pour les épreuves de fond aux Jeux Olympiques de Pékin. Parmi les dix premiers des quatre courses (seniors, juniors, hommes, femmes), soit parmi les 40 premiers athlètes, une seule athlète n’était pas originaire d’Afrique de l’Est : la junior japonaise Yukino Ninomiya qui a terminé en dixième position.

La vraie compétition, comme d’habitude depuis quelque cinq d’ans, a opposé les Kenyans à leurs voisins éthiopiens, lesquels ont raflé les quatre médailles d’or aux épreuves individuelles. Kenenisa Bekele a même remporté, à 25 ans seulement, son sixième titre, un record. Mais le Kenya n’est pas en reste : 19 de ses représentants figurent parmi les 40 premiers contre 13 pour leurs voisins du Nord (32 sur 40 pour ces seuls deux pays). « Classique ! » raconte Colm O’Connell, prêtre irlandais mais aussi un des coachs les plus réputés au Kenya.

« Très souvent les Ethiopiens se retrouvent aux toutes premières places tout en perdant dans les épreuves par équipe. Le banc kenyan a toujours été plus fourni, peu importent les distances. » Le classement pour le marathon de la fédération athlétique internationale dit la même chose : sur les 100 premiers, 56 sont kenyans quand 8 « seulement » sont éthiopiens. Mais le roi Haile Gebrselassie, qui détient le record du monde de la discipline, lui, vient d’Ethiopie.

Les femmes aussi doivent se qualifier. La concurrence est moins nombreuse.

La course à pied : un sport importé

Plusieurs théories (génétique, physiologie, régime, pauvreté, altitude, mode de vie, etc.) ont tenté de rationaliser la domination est africaine sans jamais faire l’unanimité. D’autres éclaircissements, moins médiatisés, expliquent pourquoi il y a plus de bons coureurs au Kenya qu’en Ethiopie, pays qui a pourtant produit plus de grands champions.

Il faut remonter dans l’histoire. Un chercheur anglais, John Bale, rappelle dans son livre Kenyan running qu’au début du siècle, les notions de courir pour le plaisir, de sport ou de compétition n’existaient ni au Kenya ni en Ethiopie. Ce n’est qu’avec la colonisation que les choses changent ; mais seulement dans la région qui allait être baptisée Kenya, les populations du Nord ayant réussi à repousser les assaillants italiens. Les missionnaires anglais se mirent à organiser des activités sportives dans les écoles kenyanes. Celles-ci évoluèrent vite en journées sportives et en compétition.

Les mentalités s’adaptent rapidement à ces nouvelles activités. Une fédération athlétique puis une équipe nationale voient le jour dans les années 1950. On construit même un stade à Nairobi. Les résultats suivent rapidement. En 1968, la délégation kenyane rafle 8 médailles aux Jeux Olympiques de Mexico. C’est l’ère de leur domination en course à pied qui commence.

O’Connell se souvient : « Quand je suis arrivé au Kenya en 1976, les compétitions sportives entre écoles étaient déjà très répandues. Les gagnants s’affrontent à chaque fois dans une catégorie supérieure. On va ainsi des communes jusqu’au niveau national et chaque course est une occasion de repérer un talent. En plus, ils ont vite réalisé qu’ils étaient rapides. Le nombre de Kenyans qui s’entraînent n’a pas cessé de croître, surtout ces 15 dernières années. C’est pour ça que le pays compte tant d’athlètes. »

Ethiopiens plus professionnels en athlétisme

En Ethiopie, les notions de sport et de compétition n’ayant pas été importées, les gens s’entraînent moins. « Le mode compétitif ne s’est encore pas inscrit dans leur culture, » explique Lornah Kiplagat, détentrice hollandaise d’origine kenyane du record du monde sur demi-marathon. « Ils ont donc moins de coureurs. » « Ceux qui percent par contre sont beaucoup mieux entraînés, » répond Renato Canova, coach pour marathoniens au Kenya. « Le Kenya ne recherche pas les nouveaux talents comme le Kenya ; mais les rares qui sortent du lot bénéficient de conditions d’entraînement bien meilleures . C’est aussi l’influence du communisme. Ils ont plus de fierté nationale, estime-t-il. Au Kenya, la fédération ne fait pas un bon travail. Il n’y a guère plus de cinq coachs d’excellente qualité. Or un bon coach améliore de 5% les résultats de coureurs. Au meilleur niveau, c’est énorme. La fédération éthiopienne, plus professionnelle, s’occupe mieux de ses athlètes. »

Mais les choses changent. « On commence à mieux s’entraîner au Kenya et en Ethiopie, avec l’influence de Kenenisa et de Haile, les gens se mettent à courir, » fait Kiplagat. « La compétition entre les deux pays s’annonce donc très serrée. Elle devrait nous rendre tous plus forts. » Ce qui ne présage rien de bon pour les athlètes du reste du monde qui ne semblent pas près de trouver la faille pour détrôner leurs rivaux est africains.

Les Kalenjins, infatigables coureurs
 Au Kenya, 80% des meilleurs coureurs viennent d’un groupe ethnique, les Kalenjins. Ils sont environ 3,5 millions, ce qui représente 10% de la population du pays. Sur les 56 Kenyans parmi les 100 meilleurs marathoniens du classement de la fédération athlétique mondiale (IAAF), 48 sont des Kalenjins. Autrement dit, 0,05% de la population mondiale produit aujourd’hui 48% de ses 100 meilleurs marathoniens !

Leur mode de vie guerrier, pasteur et nomade a sûrement contribué à leurs qualités d’athlètes. A travers l’Afrique de l’Est d’ailleurs, la plupart des meilleurs coureurs sont issus de groupes ethniques pasteurs : les Oromos d’Ethiopie, les Sebeis d’Ouganda, les Tutsis et les Kalenjins.

Les Kalenjins vivent sur les hauts plateaux au nord-ouest de Nairobi. Relativement concentrés, ils connaissent tous un voisin qui a couru et gagné en Europe ou aux Etats-Unis. C’est ce qu’on appelle l’effet boule de neige. « Quand mon prochain gagne à l’étranger alors qu’il ne court pas forcément plus vite que moi, alors moi aussi je peux le faire. » Ainsi parle Luke Kibet, champion du monde du marathon aux championnats d’Osaka en octobre 2007. Et beaucoup pensent comme lui.

Récit de Richard Etienne, publié en avril 2008 sur son site internet : http://www.richardetienne.org

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